Clémentine Portier-Kaltenbach : l’Histoire en questions…

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L’historienne Clémentine Portier-Kaltenbach, chroniqueuse dans l’émission de Stéphane Bern Historiquement Vôtre sur Europe 1 et animatrice de l’audio original Au cœur de l’Histoire d’Europe 1 Studio, revient dans une interview accordée à notre journal sur l’histoire de France. Des panthéonisations récentes, aux Napoléons, en passant par l’histoire de Paris, l’historienne avec son formidable talent de conteuse nous raconte l’histoire telle qu’elle est, sans détour.

Le 30 novembre 2021, Emmanuel Macron présidait la cérémonie de panthéonisation de Joséphine Baker. L’occasion pour l’historienne de revenir sur l’histoire de ce lieu qu’elle connaît bien et près duquel elle réside.

La Tribune Montesquieu (LTM) : Qui était Joséphine Baker et quel a été son rôle pour la France ?

Clémentine Portier-Kaltenbach (CPK) : Tout d’abord, quelques mots peut-être sur les nombreuses « panthéonisations » dont le quinquennat d’Emmanuel Macron aura été le théâtre. En 2015, quatre membres du réseau du musée de l’Homme réseau de résistance dont furent membres Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz de Gaulle (la nièce du Général De Gaulle) ont été panthéonisés.  Puis, ce furent Simone Veil et son époux Antoine Veil en 2018, Maurice Genevoix, immense écrivain et ancien combattant de la Grande guerre en 2020, et enfin Joséphine Baker, fin 2021. Je ne sache pas qu’aucun de nos présidents de la Vème République ait panthéonisé autant de monde !   On a pu dire que la panthéonisation de Joséphine Baker était un “coup politique”.  A vrai dire, peu importe, seul compte le résultat. Pour ma part, j’ai soutenu cette initiative de tout cœur, ( c’est d’ailleurs l’un de mes amis,  l’essayiste Laurent Kupferman, qui est à l’origine  de la pétition réclamant l’entrée de Joséphine Baker  au Panthéon) . C’est une candidate incontestable !  Une magnifique figure de femme, Résistante, courageuse, militante anti raciste, femme de cœur que Simone Veil et Marie Curie ont sans nul doute » reçue à bras ouverts » dans ce lieu où les femmes sont encore si peu nombreuses.

LTM : Sur le fronton du Panthéon il est inscrit “Aux grands Hommes, la patrie reconnaissante”. Qui sont les plus célèbres parmi les 81 Hommes reposant au Panthéon ? Déplorez-vous le fait qu’il n’y ait que six femmes contre soixante-quinze hommes ?

 CPK : On y retrouve Victor Hugo, Alexandre Dumas, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau etc. Mais il n’y a pas que des célébrités. Il y a aussi une quarantaine de dignitaires du Premier Empire que Napoléon Ier a panthéonisés pour services rendus à l’Empire.

Quant à l’absence de femmes, je préfère me réjouir que les choses soient en train de changer plutôt que de me plaindre qu’elles ne l’aient pas été plus tôt !

LTM : Racontez-nous l’histoire de ce lieu, qui a d’abord été une église avant de devenir le temple républicain que nous connaissons aujourd’hui. Pouvez-vous revenir sur l’histoire de sa construction et de sa transformation en temple républicain ?

CPK : Louis XV, malade, fit le vœu de renoncer à sa maîtresse Madame de Châteauroux et de faire édifier une église qui abriterait la Châsse de Sainte Geneviève, s’il guérissait.

Voici l’origine de l’Eglise Sainte Geneviève édifiée par Soufflot, aujourd’hui Panthéon. Arrive la Révolution. L’Ancien régime avait Saint Denis, la République se devait, elle aussi, d’avoir un lieu ou honorer ses grands hommes. On a donc transformé le Panthéon à cet effet. Vous remarquerez que ses fenêtres qui contenaient jadis des vitraux ont été murées.

L’ironie du sort, c’est que le premier citoyen à recevoir les honneurs du Panthéon, Mirabeau, fut aussi le premier à en sortir, quand les révolutionnaires découvrirent qu’il avait comploté pour faire évader Marie-Antoinette. Premier entré, premier sorti !  Comme le disaient les Romains :  “la roche Tarpéienne est proche du Capitole”.

LTM : Vous l’évoquiez à l’instant certaines personnalités à l’instar de Mirabeau sont entrées au Panthéon puis en sont sorties. Comment se fait-ce et qui étaient-elles ?

CPK : Ils sont une poignée à en être sortis : À Mirabeau, il faut ajouter Lepeletier de Saint Fargeau, aristocrate qui avait voté la mort du roi et pour cette raison fut assassiné par un ancien valet de Louis XVI,  et Marat. Sous la Révolution française, période troublée s’il en fut, il a pu arriver que la Nation change d’avis sur qui était digne ou pas de figurer au nombre des « Grands hommes » ! 

LTM : La panthéonisation donne lieu à de grandes cérémonies, pouvez-vous revenir sur les plus importantes ?

CPK :  Les plus grandioses sont à mes yeux celles où l’émotion populaire fut la plus grande alors disons Mirabeau, Voltaire et Rousseau, bien sûr, Victor Hugo et bien longtemps après lui Jean Moulin. Plus récemment, le transfert de Simone Veil a lui aussi créé une grande émotion dans notre pays. Ces panthéonisations sont des moments de concorde, d’unité, de consensus.  De ces moments où la Nation est unie au-delà des clivages qui opposent le reste du temps ceux qui la constituent.

Si la panthéonisation d’une personnalité fait « tiquer » la moitié des Français c’est que c’est raté ! Une panthéonisation doit faire l’objet d’un consensus national assez large, c’est un moment rare qu’il faut chérir !

LTM : Qui sont selon vous les grands absents du Panthéon ? Pensez-vous que panthéoniser à tout va est souhaitable et est même bon ? Ne faudrait-il pas lever le pied sur les panthéonisations ?

CPK : Tout à fait ! « Trop de panthéonisations tue la panthéonisation ».  Plus on y multiplie les entrées, moins elles seront solennelles et ressenties comme un moment exceptionnel de la vie de la Nation. Vous parlez d’absents… mais certains de nos grands hommes sont enterrés ailleurs… le Général de Gaulle, Napoléon et nos « gloires militaires » qui sont aux Invalides. Le comédien Francis Huster, a récemment déclaré publiquement qu’il arrêterait ses représentations si Molière n’entrait pas au Panthéon. Pourquoi pas un comédien, mais soumettre sa carrière au théâtre à l’entrée où non de Molière au Panthéon, n’est-ce pas un peu ridicule ?

Par ailleurs, entrer au Panthéon ne constitue pas un rêve pour tout le monde :  l’épouse de Louis Pasteur l’ a refusée pour son mari,  de même que celle d’Adolphe Thiers.

LTM : Certains corps n’ont jamais été retrouvés, comment cela se passe-t-il ?

CPK : Oui, sous la Révolution les urnes funéraires de Bara et Viala devaient être transférées au Panthéon, mais manque de chance, le transfert devait avoir lieu le 9 thermidor, jour de la chute de Robespierre. Mauvaise pioche pour les deux jeunes héros républicains, les urnes contenant leurs cœurs ont été perdues !

Il y a eu aussi l’histoire de ce royaliste convaincu qui s’accusa sur son lit de mort d’avoir dérobé les squelettes de Voltaire et Rousseau. Quand on a ouvert leurs cercueils en 1897, on s’attendait à ce qu’ils soient vides, mais non !  Les deux philosophes étaient bien la !

LTM : En dehors du Panthéon, sont finalement enterrés les plus grands Hommes, comme Napoléon aux Invalides, De Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises, Louis XIV à Saint-Denis, pourquoi ?

 CPK : C’est une question d’histoire, depuis Dagobert, les rois sont enterrés à Saint-Denis. La Révolution française a tout bouleversé et mis à sac la nécropole royale en 1793.  Le Panthéon est devenu pour la République ce que Saint-Denis fut  à la monarchie. Les Grands hommes y ont remplacé les rois.

LTM : Un autre homme qui a beaucoup fait pour le développement de la France est injustement victime d’une légende noire depuis sa chute, mort en exil en Angleterre où il est enterré avec sa femme et son fils. Je parle évidemment de Napoléon III. Une polémique revient souvent à l’occasion de la visite d’un ministre français qui réclame son rapatriement, y êtes-vous favorable et où devrait-il être enterré ?

CPK : Il avait prévu un tombeau à l’église Saint-Augustin à Paris. Que Napoléon III, son fils et sa femme viennent reposer en France est un beau projet. Mais cela voudrait dire satisfaire à un certain nombre d’obligations formelles :  et pour commencer, il faudrait que les moines qui ont fait serment de veiller sur leur tombe à Farnborough en Angleterre, soient déchargés de leur serment par le pape. Ce retour, vous le voyez, ce serait un peu l’usine à gaz ! Les Royalistes français ne manqueraient pas  de demander à leur tour le rapatriement des dépouilles de nos rois inhumés à Frohsdorf en Slovénie.

Histoire de Paris

Le Panthéon est situé au cœur de Paris, nous avons eu l’occasion de revenir sur son histoire. C’est aussi l’occasion désormais pour Clémentine Portier-Kaltenbach auteur des Secrets de Paris d’évoquer l’histoire de sa ville.

 LTM : Comment Paris est devenu la capitale de la France ?

CPK : Voilà un sujet qui fait encore polémique de nos jours. Est-ce Clovis, premier souverain du regnum francorum ? Philippe Auguste qui y sédentarise les archives royales, François Ier qui choisit Paris pour capitale, car la ville avait assumé une part très importante de la rançon demandée par Charles Quint  pour sa libération ?

LTM : Partagez-vous le constat de Stéphane Bern qui a annoncé le 14 novembre 2021 dans Le Parisien quitter Paris devenu selon lui une poubelle ?

CPK :  Oui, j’appartiens à une très ancienne famille parisienne. Mon père, mes grands-mères sont nés à Paris, mon aïeul le Comte Bérenger vivait déjà dans le quartier latin sous le Directoire. Je suis affligée de constater la dégradation de ma ville ces dernières années.  Paris aujourd’hui, c’est tragique ! Pour paraphraser Talleyrand : “ “qui n’a pas connu le Paris d’avant Anne Hidalgo, n’a pas connu la beauté de cette capitale et la douceur d’y vivre »

Histoire de Napoléon

S’il est un homme qui a transformé Paris plus que tout autre, c’est bien Napoléon. C’est donc tout naturellement que la Parisienne amoureuse de sa ville qu’est Clémentine Portier-Kaltenbach, en grande admiratrice de Napoléon (elle possède un boulet de canon d’Austerlitz) nous raconte son histoire.

LTM : L’année dernière à l’occasion de la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon, des polémiques ont éclaté. Pouvez-vous revenir sur le rétablissement de l’esclavage et le sexisme du Code civil de 1804 ?

CPK : Sur la question du rétablissement de l’esclavage, je vous renvoie au livre de Thierry Lentz et Pierre Branda, réponse très étayée et argumentée sur cette question précise. Sous la Révolution française, le projet d’abolition de l’esclavage a été porté par un certain nombre d’hommes remarquables comme l’Abbé Grégoire, la Fayette qui ensemble créèrent la Société des amis des noirs. Mais la société dans son ensemble n’était pas encore prête à accepter ce changement.  C’était vrai en France, c’était encore plus vrai en Angleterre, aux  États Unis ( ou l’esclavage ne sera aboli que cinquante ans après l’Empire, faut-il le rappeler?)

Les propriétaires d’esclaves à l’heure même où la Révolution abolissait l’esclavage firent savoir que La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen faisait de la propriété un droit sacré. Eux-mêmes avaient payé leurs esclaves et ne comprenaient pas qu’on les prive de leur bien. Cela nous paraît atroce aujourd’hui. Mais il ne faut pas regarder ces gens avec nos lunettes d’hommes et de femmes de 2022. A l’époque cette conception des choses n’est pas encore considérée comme choquante par le plus grand nombre. Bonaparte est un homme de son temps. Par ailleurs, le Lobby ilien l’a aidé   à prendre le pouvoir (je rappelle que son épouse Joséphine est née à la Martinique et que sa famille possédait des esclaves) Napoléon arrivé au pouvoir leur a fait un renvoi d’ascenseur. Principe de réalité ! Quoi qu’il en soit, réduire Napoléon à cette question est tout à la fois parfaitement injuste et totalement anachronique.

LTM : Comment Napoléon a transformé Paris et comment son neveu a poursuivi cette transformation avec le baron Haussmann ?

CPK : Il n’y a aucune rue Napoléon à Paris (une rue Bonaparte mais pas de rue Napoléon) et pourtant, l’Empereur est partout, dans les avenues aux noms de ses maréchaux, dans les noms des ponts, de ses victoires, avec la colonne Vendôme, l’Arc de Triomphe…

 Napoléon III, lui, ne connaissait pas Paris.  II a passé sa jeunesse en Suisse et en Angleterre.  Quand il devient président, puis Empereur, il n’est pas nostalgique d’un vieux Paris qu’il aurait connu naguère. Cela le laisse libre de tout changer. Il veut faire respirer Paris, y créer de grandes artères, des perspectives, des squares et des parcs comme en Angleterre, en finir avec le Paris médiéval insalubre, créer une ville moderne, y amener le train, la lumière, l’eau, l’hygiène, la prospérité…

 Dans sa cellule de la prison de Ham, il avait un grand plan de Paris où toutes ses réalisations futures étaient déjà plus ou moins indiquées. La chance de Paris, c’est que Napoléon III qui était un rêveur, un visionnaire, a rencontré le baron Haussmann qui lui était un homme d’action, et  qu’il lui a confié la réalisation des travaux pharaoniques qui firent de Paris la  magnifique capitale  qu’elle est devenue.

LTM : Pour finir pensez-vous que la France a besoin d’un Napoléon aujourd’hui ?

CPK : Le mythe de l’homme providentiel est bien français !  Sans doute le reliquat d’une longue tradition monarchique, la nostalgie d’une époque révolue où l’on attendait tout d’un seul homme, le roi ! On a conservé ce rêve du roi sauveur !

 Une présidentielle, c’est avant tout la rencontre d’un homme avec la Nation. Si ce candidat n’est pas convaincu de pouvoir changer les choses, s’il n’est pas convaincu d’avoir une vision, d’être différent et bien meilleur que ses adversaires, alors il ne se présentera pas ! Il faut une très grande assurance, voire une certaine dose de mégalomanie pour se présenter. C’est idée de l’homme providentiel est très forte : à chaque fois, lorsqu’émerge un candidat inattendu,  on ne peut pas s’empêcher de se dire : « Et si c’était lui »?

Propos recueillis par Diego Pulido

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