Liberté de la Presse : tout est devenu flou

©Une pancarte dans une vitrine pour protester contre le projet de loi sur la « sécurité globale », à Paris, le 18 novembre 2020.  (XOSE BOUZAS / HANS LUCAS / AFP)

Autrefois reconnue comme le pays de la défense des droits de l’Homme et du citoyen, la France ne semble plus en mesure de s’ériger comme le leader mondial du respect des libertés. Au contraire, les dernières lois proposées par la majorité à l’assemblée sont publiquement dénoncées comme entravant le respect des libertés fondamentales et les droits de l’Homme. La question se pose donc : concrètement, la liberté de la presse est-elle un acquis menacé ?

« De nos jours un citoyen qu’on opprime n’a donc qu’un moyen de se défendre ; c’est de s’adresser à la nation tout entière, et, si elle lui est sourde, au genre humain ; il n’a qu’un moyen de le faire, c’est la presse. […] La presse est, par excellence l’instrument démocratique de la liberté. » 

Ces mots -ceux d’Alexis de Tocqueville en 1835- semblent aujourd’hui revêtir une importance singulière, à l’heure de la polémique autour de la loi « sécurité globale ». Pour comprendre l’enjeu du débat qui a lieu en France, il convient avant toute chose d’insister sur l’importance de la liberté de la presse en démocratie.

Héritage de la révolution française, la liberté de la presse est une liberté immuable, entérinée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793. Elle est essentielle au bon fonctionnement du régime démocratique par son rôle : celui de protéger et de garantir les libertés du citoyen. Elle représente un contre-pouvoir démocratique apte à dénoncer les abus commis par l’autorité et ainsi à « éclairer » le pouvoir. 

« Démocratie floutée, liberté en danger » ?

Ces dernières années en France ont été marquées par une agitation sociale croissante qui s’est souvent traduite par des affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants. Force est de constater que dans le contexte de ces manifestations, les journalistes ont souvent été empêchés d’exercer leur profession. Souvent, ils ont même été à leur tour pris pour cible et victimes de violences : tirs de LBD, grenade de désencerclement, cassages ou saisies de matériel. 

Les images de journalistes blessés et d’appareils photo détruits ne sont pas le fruit d’événements ponctuels mais bien d’une pratique récurrente d’une partie des forces de l’ordre.  Ce phénomène explique en partie le fait que la France n’occupe que la 35ème place au classement mondial de la liberté de la presse réalisé par Reporter sans frontières. 

A cela est donc venue s’ajouter la proposition de loi « sécurité globale », fortement critiquée en France et à l’international. Elle représenterait selon nombreux observateurs une entrave supplémentaire à la liberté d’informer comme en témoigne Clyde Marlo Plumauzille, historienne, chargée de recherches au CNRS : « Si déjà, sur le terrain, la couverture médiatique des mouvements sociaux et des actions policières par les journalistes et les citoyens constitue un droit régulièrement bafoué depuis plusieurs années, l’article 24 entérine ce déni de droit en punissant d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende la diffusion ». 

Protéger l’intégrité des policiers ou empêcher la documentation des manifestations ?  

A l’image des journalistes ou des défenseurs des droits de l’Homme, d’autres instances sont montées au créneau à l’international comme l’ONU pour rappeler que « l’information du public et la publication d’images relatives aux interventions de police sont légitimes et nécessaires au fonctionnement démocratique ».

Le risque que présenterait cette loi réside dans le fait que celle-ci empêcherait la pleine documentation des manifestations. L’interprétation qui en serait faite pourrait en effet dissuader et sanctionner des intentions (celle de filmer) et pourrait aboutir à une forme d’auto-censure.

Conséquence : cette loi – en pratique – pourrait porter atteinte à la liberté des journalistes dans l’exercice de leur métier…et à celle des citoyens. Ces derniers ne seraient plus à même de filmer en manifestation et d’être protégés contre les exactions de certains policiers, que la dénonciation par les images permet de mettre en lumière. C’est ce que dénonce notamment Fabien Jobard (directeur de recherche au CNRS) : « Au final, la protection de la vie des policiers, indiscutable, semble bien être détournée au profit d’une autre finalité : empêcher de documenter les manifestations » 

Par T. MOURABY

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