L’art du vice : en marche vers une censure infinie ?

©Contrepoints

Le 16 novembre 2017, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a déclenché une vive polémique. En effet, une sénatrice a souhaité la faire réagir sur la place accordée à la cigarette dans notre société actuelle. Selon elle, la cigarette serait un peu trop médiatisée et sa consommation serait valorisée notamment par le cinéma.

Face à ce signalement, la ministre a rétorqué qu’il serait alors possible d’adopter une deuxième mesure visant à restreindre l’image médiatique du tabac, non seulement dans les médias mais également au cinéma. Les réactions de l’opinion publique se sont aussitôt déclenchées. Sceptiques, ils ont été nombreux à affirmer que l’interdiction de la cigarette dans le cinéma français équivaudrait à censurer, diminuer, contrôler la liberté d’expression des cinéastes. En conséquence, la ministre de la Santé s’est exprimée sur cette vive polémique en proclamant qu’il n’avait jamais été question de prohiber l’exposition de la cigarette.

Un débat ancien remis sur le devant de la scène 

La remise en question de l’usage de la cigarette dans le domaine artistique ne date pas d’aujourd’hui. En 1983, après avoir longtemps été représentée dans la célèbre bande-dessinée Lucky Luke, elle a été remplacée par un brin d’herbe dans la bouche du cow-boy. En effet, il est possible de soupçonner que Morris, le créateur, a dû pour les besoins de la télévision américaine changer l’habitude de son personnage du fait de la pression d’une multitude d’associations anti-tabacs. Ainsi, depuis cette date, la bande-dessinée ne représente plus Lucky Luke avec une cigarette mais avec un brin d’herbe.

Morris a été censuré puisque son œuvre a été accusée d’inciter les jeunes gens à imiter leur héros favori. On pointe du doigt le fait que cela valoriserait l’usage de la cigarette. Toutefois, seul Lucky Luke, le gentil cow-boy, a été contraint de ne plus fumer. Les méchants, quant à eux, ont pu garder leur cigarette. La consommation de tabac a alors été assimilée au « mal » afin d’inciter le public à ne pas reproduire cette action.

Ce débat d’actualité autour de l’interdiction ou non de l’usage du tabac au cinéma remet sur le devant de la scène celui de la censure. En effet, la censure dans l’art a pendant longtemps fait l’objet de multiples condamnations ainsi que de lourdes remises en question notamment concernant un principe fondamental qu’est celui de la liberté d’expression.

Dans l’histoire de la littérature contemporaine, deux œuvres ont fait l’objet d’une censure. En 1857, Gustave Flaubert avec son ouvrage Madame Bovary et Charles Baudelaire pour son recueil Les Fleurs du malsont tous deux attaqués en justice pour le même chef d’inculpation : « outrage à la morale publique et religieuse ». Dès lors, ils sont poursuivis par Ernest Pinard substitut au Parquet de la Seine.

Concernant l’œuvre de Flaubert, Pinard déclare « l’offense à la morale publique est dans les tableaux lascifs que je mettrai sous vos yeux, l’offense à la morale religieuse dans des images voluptueuses mêlées aux choses sacrées ». De fait, les rêves et l’adultère d’Emma Bovary ne sont pas conformes aux bonnes mœurs de l’époque et sont qualifiés d’outranciers. Flaubert sera finalement acquitté. Imaginez si Madame Bovary était tombée sous les mains de la censure, quelle perte cela aurait été. Qui le livre choque-t-il encore aujourd’hui ? L’offuscation d’hier n’est plus la même qu’aujourd’hui en raison de l’évolution des mentalités et cela s’illustre parfaitement avec l’un des plus gros succès littéraires populaires de ces dernières années,50 Nuances de Grey. Il s’agit d’un livre érotique sadomasochiste qui a provoqué un véritable engouement sans choquer les mœurs de notre société actuelle. Or, ce livre est bien plus grivois et osé que Madame Bovary.

Censurer une œuvre, c’est non seulement brimer la volonté et les paroles de l’artiste, mais c’est aussi une perte culturelle, artistique, intellectuelle énorme pour les sociétés actuelles et futures, de la même manière que le recueil de poésie de Baudelaire a aussi fait l’objet d’un réquisitoire par Ernest Pinard. Ce dernier a proclamé « Croyez-vous qu’on puisse tout dire, tout peindre, tout mettre à nu, pourvu qu’on parle ensuite du dégoût de la débauche ? ». En ces mots, Pinard reflète explicitement l’esprit général de la censure qui ne permet pas d’émettre des vérités brutes. Cette fois-ci, six poèmes seront retirés du recueil et il faudra attendre quasiment un siècle pour que ces poèmes soient publiés.

L’Art, un réel facteur d’influence?

À l’art est directement assimilé le pouvoir d’influence qu’il peut avoir sur le public. Cependant, cela soulève plusieurs interrogations qui nous amènent à nous demander si la vocation première d’un artiste est d’influencer, d’inciter, de montrer ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas faire. Est-ce qu’un créateur a pour objectif d’imposer ses idées, sa vision du monde aux autres ? Il existe bien évidemment un message que l’artiste a pour ambition de transmettre, non pour infliger sa pensée à tous mais simplement pour l’exposer afin de provoquer diverses pistes de réflexions et d’interprétations possibles, il convient alors d’insister sur le fait que tout choix de représentation n’est qu’une supposition pour celui qui regarde. Une œuvre n’a pas pour objectif d’imposer une idée, mais bien au contraire d’en proposer une pluralité.

De plus, penser qu’une œuvre peut être en mesure d’influencer les individus et plus précisément les jeunes, signifie qu’on leur attribue une crédulité, un manque de réflexion et d’opinion.

Est-ce que si un adolescent voit un acteur fumer, va-t-il ressentir l’envie irrémédiable de le faire à son tour ? Lorsque vous voyez des meurtres dans les séries, au cinéma, avez-vous cette envie à votre tour de tuer ? La réponse est sans suspens, alors pourquoi prêter cette influence dite nocive à la cigarette ? L’art dans toutes ses formes n’a pas à faire l’objet de censure pour des raisons politiques, économiques. Si un réalisateur souhaite tourner une scène enfumée, pourquoi devrait-on le lui interdire ? C’est en cela qu’intervient la liberté d’expression, les autorités publiques n’ont pas à intervenir dans le processus de création d’un artiste.

La représentation de l’art : de la mythologie jusqu’à nos jours

Depuis les premières émanations de l’art, toutes sortes de comportements notamment ceux qualifiés de mauvais sont représentés. L’art antique grec en est l’exemple parfait. En effet, la mythologie grecque retranscrit des histoires dans lesquelles les mauvais comportements humains engendrent des punitions par les dieux et déesses grecques. Mais dès lors, il est donc question d’avoir un regard dissuasif et non-incitatif sur l’art de la même manière que l’art religieux a vocation à faire peur, à ne pas inviter les fidèles à mal se comporter.

L’art a pendant longtemps servi à raconter des histoires, des mythes afin de pouvoir dans un premier temps communiquer, transmettre des histoires anciennes aux personnes qui bien souvent ne savaient pas lire étant donné que le savoir n’appartenait qu’à un nombre limité de personnes. Ainsi, le message devait pouvoir être compris de tous, il a alors été nécessaire de l’exposer à l’aide de sculptures, de peintures ou d’histoires orales. Cependant, il n’est pas question de divertir la population mais bien d’empêcher de se pervertir. L’art avait donc un objectif purement dissuasif et de propagande. Il faudra attendre la Renaissance pour voir apparaître un art plus libéré de tous ces objectifs, un art qui promeut un message plus artistique avec une vocation moins directrice. La liberté d’expression va donc s’émanciper à cette époque. Aujourd’hui, il n’y a aucun objectif dissuasif ou incitatif, juste une envie de partage, de divertissement.

Cependant, certains attribuent donc à l’art l’idée qu’il a un grand pouvoir d’influence. On pointe du doigt les œuvres qui « incitent » les mauvais comportements, les habitudes néfastes. Mais il est important de mettre en lumière que certaines œuvres ont aussi pour vocation, et dans ces cas-là elles le revendiquent elles-mêmes, à dénoncer. Requiem For a Dream de Darren Aronofsky sorti en salle en 2000, relate l’histoire d’un jeune junkie qui passe ses journées avec sa copine et son ami à s’inventer une vie meilleure. Mais tous trois tombent rapidement dans la dépendance et connaîtront des destins tragiques. Le héros principal interprété par Jared Leto se verra amputer d’un bras, sa copine se prostituera pour obtenir des substances qui lui sont vitales et son ami finira en prison.  En parallèle, la mère de Jared Leto souffre d’une autre forme d’addiction, la télévision. Afin de passer à la télévision, elle commence à prendre un régime draconien à base de pilules et finira ses jours dans un asile psychiatrique. Ces quatre histoires et destins tragiques dénoncent toutes sortes d’addiction et la dernière demi-heure du film est difficile à voir. De nombreuses images se succèdent à une vitesse folle, des gros plans de pupilles dilatées, des briquets qui s’allument, de la drogue, le tout accompagné d’une musique stressante, oppressante à un tel point que l’ensemble met en lumière le désespoir, l’aspect tragique d’une manière qui une fois le film fini, vous laisse abasourdis par la violence des images. Toute envie d’essayer de se droguer vous passe immédiatement.

La liberté d’expression assujettie ?

L’art ne devrait pas faire l’œuvre de censure. Qu’il représente le mal en personne ou pas, la liberté d’expression doit prôner d’autant plus à notre époque. On ne peut pas avoir défendu la liberté d’expression après les attentats à Charlie Hebdo et demander ensuite à des réalisateurs de ne plus utiliser tel ou tel objet. Il ne faut pas non plus croire que les consommateurs de films, de littérature ou de musique sont dépourvus de toute opinion, de toute conscience et liberté de penser.

Allez lire les rêves d’une vie remplie d’ennui d’Emma Bovary, puis écouter Smoke Weed every day de Snoop Dog, hymne à la drogue, pour finir votre journée en regardant Requiem for a dream pour penser par vous-même ou tout simplement pour vous divertir et réfléchir, car c’est avant tout la vocation première de l’art.

Par Sandrine RECIO et Caroline URSENBACH

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