Entre espoir et colère, des cahiers de doléances au goût amer

C’est l’une des réponses à la crise sociale qui secoue la France. A l’initiative de l’Association des maires ruraux de France (AMRF), les mairies ont ouvert des cahiers de doléances dans le cadre de l’opération « mairie ouverte ». Dans l’agglomération bordelaise, comme partout ailleurs, les griefs tournent autour de la justice fiscale et sociale et des institutions. 

« ​Merci de nous laisser nous exprimer, c’est déjà un grand pas », écrit Coralie, une habitante de Pessac. Depuis le 5 décembre dernier, à l’initiative de l’Association des maires ruraux de France, de nombreuses mairies ont ouvert des cahiers de doléances. A Pessac, un cahier est disponible au deuxième étage de la mairie, à disposition des citoyens souhaitant participer à cet exercice. Avec une soixantaine de contributions en un peu plus d’une semaine, l’engouement est modéré, mais la colère et les déceptions sont visibles.

A la lecture de ces cahiers, deux grands thèmes ressortent nettement : le pouvoir d’achat et les questions relatives aux institutions. L’indexation des retraites sur l’inflation, l’annulation de la hausse de la CSG pour les retraités et le rétablissement de l’ISF cristallisent les revendications autour du pouvoir d’achat. « ​Nos retraites s’étiolent d’année en année », écrit un retraité de 72 ans et son épouse, se sentant « humiliés ​». Ils sont nombreux, comme eux, artisans, commerçants ou simples employés à la retraite à déplorer un pouvoir d’achat en baisse.

Au vu des revendications, et selon la note de synthèse réalisée par les services du ministère chargé des relations avec les collectivités territoriales, les retraités sont surreprésentés dans ces cahiers de doléances. Nombreux sont ceux à raconter une vie entière de travail, ne leur permettant pas de vivre dignement. « ​Nous ne sommes pas des nantis ​», raconte un couple de retraités de 75 et 77 ans.

« On ne veut pas de cette société »

Avec la baisse de la TVA, la lutte contre l’évasion fiscale et la taxation des GAFA, la justice fiscale revient régulièrement au devant des revendications. « ​La récurrence des scandales installe dans l’opinion l’idée que la majorité des contribuables paient leurs impôts plein pot, quand les plus aisés peuvent s’en exonérer », analyse Alexis Spire, sociologue. A noter que cette demande de justice fiscale semble aller dans les deux sens, aussi bien vers les plus aisés que vers les couches les moins favorisés. « ​J’en ai assez de faire partie des 42% de Français qui payent pour les 58% restants​ », écrit une aide-soignante.

Autre motif de mécontentement, le fonctionnement des institutions. Dans un inventaire à la Prévert, le retour au septennat, la prise en compte des votes blancs et nuls, l’introduction d’une dose de proportionnelle, la réduction du nombre d’élus, ou le RIC – référendum d’initiative citoyenne – reviennent en boucle.

La rémunération, les avantages ou « privilèges ​» accordés aux élus, hauts fonctionnaires ou anciens présidents de la République sont largement dénoncés. Les avantages accordés au anciens présidents reviennent le plus souvent. « ​La dépense totale ​(relative aux anciens présidents) doit être autour de 6 à 8 millions d’euros », affirme René Dosière, ancien député de l’Aisne et ardent défenseur de la transparence et de la moralité de la vie publique. « ​Huit millions, cela correspond à une économie de 10 centimes par habitant et par an ». Mais la fracture entre élus et citoyens semble actée, et le « ​train de vie ​» de l’Etat vilipendé. « Arrêter l’achat de vaisselle, petits fours, piscine​ » écrit un retraité.

La personne du chef de l’Etat revient quant à elle régulièrement, agglomérant toutes les colères. « ​Que Macron soit moins méprisant, arrogant », souhaite un professeur retraité de Bègles. Et de citer pêle-mêle « ​les illettrés, les fainéants, les gaulois réfractaires, ceux qui ne sont rien…​ ».

Les doléances consignées dans les mairies – plus de 3000 communes ont participé à l’opération selon l’AMRF –, seront compilées et communiquées au gouvernement en février, dans le cadre du grand débat national inauguré par la lettre du chef de l’Etat adressée aux Français, le 15 janvier dernier. Réponse référendaire comme le prédisent certains, enfouissement sans suite pour d’autres, la réponse apportée à ces remontées de terrain dira l’issue de cette crise inédite.

Par V.Boiteau

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